Confinement, civisme et citoyenneté

 

D’abord, il y a eu la « phase chinoise ». En Belgique, nous regardions ça de loin, avec circonspection. Ensuite la « phase italienne » qui a marqué l’arrivée brutale du virus en Europe et le rapprochement du danger. Puis les choses ont été très vite : la fermeture des écoles, les magasins pris d’assaut, la « pénurie » de PQ, de pâtes… et puis ce fameux confinement, les gestes barrière, la mal nommée « distanciation sociale » … Les réactions ont été et restent nombreuses : déni, panique, indifférence, méfiance, optimisme, agressivité, cynisme, solidarité…

L’alchimie des réactions citoyennes

Derrière la multitude de ces réactions, se cachent des histoires personnelles, des sensibilités variées, des situations familiales, professionnelles, financières, géographiques très différentes…

À chaque fois, se joue quelque chose qui tient aux rapports que nous entretenons avec le collectif : notre rapport aux règles et à l’autorité ; nos relations sociales (plus ou moins nombreuses et fréquentes, plus ou moins médiatisées) ; nos modalités d’information (plus ou moins régulières, via telle ou telle source) ; notre tendance à « faire confiance » ou à nous méfier et à chercher ce qui se cache derrière le discours officiel…

Parmi les facteurs qui contribuent à notre adhésion et notre respect des mesures de prévention de propagation du virus, nous pouvons citer :

  • le sentiment d’appartenance à une collectivité humaine ;
  • les moteurs qui nous poussent à nous en remettre aux décisions d’autrui : la confiance, la peur, la légitimité, le sentiment d’incompétence ou d’impuissance, le respect des institutions, etc. ;
  • le fait de comprendre ces décisions et leur utilité ;
  • le sentiment d’avoir du pouvoir, de pouvoir faire la différence.

Citoyenneté, cohésion et émancipation

L’idée de citoyenneté est complexe, ce n’est pas un scoop. Dans sa complexité coexistent deux dimensions, à la fois complémentaires et en tension, qui ont trait à notre rapport au collectif : une dimension de cohésion, d’intégration (faire corps ensemble) et une dimension d’émancipation (capacité critique, de transformation).

Cette tension est bien connue des personnes qui travaillent dans les secteurs sociaux, éducatifs, culturels car elle en est la colonne vertébrale. Dans le secteur jeunesse, elle se retrouve dans la notion de CRACS, pour Citoyenneté Responsable, Active, Critique et Solidaire.

La dimension de cohésion s’exprime à travers le civisme : le respect pour les règles et les normes de la collectivité, pour les institutions qui les incarnent. On la retrouve dans l’idée du service public : de services rendus à la collectivité à travers des institutions financées par les contributions des citoyen·ne·s, revêtues de l’autorité de l’État et incarnant l’intérêt commun.

La dimension d’émancipation relève de la capacité à prendre distance par rapport aux normes, aux conventions (voire à la loi) pour les questionner, les critiquer, affirmer son point de vue, ses valeurs propres. On la retrouve dans la désobéissance civile, chez les lanceurs d’alertes, dans les combats pour les droits fondamentaux (droits de vote, de grève, liberté d’expression, par exemples). Mais aussi dans l’action associative, les mouvements sociaux.

Le temps de la cohésion…

Aujourd’hui, la situation que nous connaissons en appelle à la cohésion, au respect et à l’application des décisions prises par nos dirigeant·e·s, sur base d’avis d’experts scientifiques et techniques.

Cela ne nous empêche aucunement d’avoir notre opinion sur la situation et sur les décisions et actions de nos autorités.

Simplement, l’heure est au civisme : respectons la collectivité et ses règles. Cela semble actuellement notre meilleure clé pour sortir au mieux et au plus vite de cette pandémie, éviter la saturation de notre système de soin de santé et limiter le nombre de décès (#restezchezvous). Nous le faisons pour nous-mêmes, pour nos proches, mais aussi pour l’ensemble de la société.

…puis celui du débat

Après cela, lorsqu’il s’agira de sortir du confinement, de « reprendre le cours de nos vies », devra succéder un temps où l’impératif de cohésion ne pourra plus occulter la critique.

Non pas que nous souhaitions la fin de la cohésion, au contraire, nous espérons à la poursuite des initiatives solidaires qui ont vus le jour durant cet épisode hors norme. Pas un temps de la division donc, encore moins du repli identitaire, mais un temps de l’analyse, du débat, de la confrontation.

Un enjeu démocratique

Car l’un des risques auquel nous expose ce moment, ne serait-il pas d’ordre démocratique ?

Celui de la réduction durable de l’exercice de notre citoyenneté à l’expression d’un civisme « nécessaire », enrobé d’un bel emballage d’union nationale face à l’urgence d’une crise (sanitaire, économique, sociale).

Parce que le TINA (There Is No Alternative) de Thatcher et consorts résonne à chaque « crise », comme autant d’échos, pour faire avancer les principes de la dérégulation des marchés financiers, de la réduction du rôle des États, de l’asphyxie des services publics, de la marchandisation généralisée, de la croissance économique comme unique horizon…

Restreignant le champ politique à un univers de gestion, soi-disant débarrassé de toute idéologie, faisant passer les choix politiques pour des opérations purement rationnelles, techniques.

Éludant la responsabilité de ces choix sur la production d’exclusions, de rapports de domination.

Reléguant au second plan des questions pourtant essentielles comme celle, sociale, de la répartition des ressources et de la justice sociale ou encore comme celle, pressante, de l’avenir de notre planète.

Dès maintenant, un temps pour la réflexion et le positionnement

C’est à cela que nous vous invitons : à rester uni·e·s dans l’adversité que nous traversons aujourd’hui, et à penser à demain, à l’indispensable revitalisation démocratique qui l’accompagnera et au rôle que vous y jouerez.

Que cette période de confinement signifie pour vous un ralentissement des activités ou une accélération de votre rythme de travail et de vie, elle peut aussi être un temps de réflexion, de questionnement, voire d’introspection pour décider ce que vous souhaitez développer, garder, changer (dans votre vie, votre travail, vos engagements, vos loisirs, votre consommation). Et d’être prêt·e, lorsque le temps du débat viendra, à apporter et à porter vos réponses, vos choix.

Chez JEC, ce moment vient alimenter et éclairer différemment notre réflexion en cours sur notre raison d’être : que pourrons-nous apporter aux jeunes, aux associations et aux écoles qu’ils fréquentent, pour vivifier leurs capacités de transformation ?

Tuer TINA ?

Nous pouvons, dès maintenant, tout en respectant le confinement nous préparer à « l’après » en décidant de ce que nous voulons ou ne voulons pas, en nous questionnant avec sincérité, en échangeant, en nous informant…

Bref, en inventant des alternatives ! Car TINA, elle, se prépare déjà...

16 avril 2020
Nicolas Linsmeau
Jeune Et Citoyen ASBL

 

 

Quelques-uns des liens qui ont nourri notre réflexion

Imaginer les gestes-barrières contre le retour à la production d’avant-crise

Bruno Latour, sociologue et philosophe, pour la revue AOC, 30/3/20
Sur les « gestes-barrières contre le retour à la production d’avant-crise ». Il propose également quelques questions en fin d’article, conçues comme un outil de discernement et d’auto-description en vue d’une expression politique.

Le grand entretien de 8h20 avec Bruno Latour

France Inter, 3/4/20

"Au Bout du jour", Entretien avec François Gemenne

La Première, Au Bout du jour du 9/4/20, Entretien avec François Gemenne, Professeur en géopolitique de l'environnement, ULB, Sciences Po (France)
Sur le lien entre la crise du coronavirus et la lutte contre le réchauffement climatique.

Covid-19 : Une crise de notre modèle de civilisation

Arthur Keller, spécialiste des limites et vulnérabilités des sociétés humaines et des stratégies de résilience collective, 26/3/20
Sur « la nécessité de profondes remises en question de nos sociétés et de ce qui les domine »

Petit traité de confinement à l’usage des réfractaires (de Belgique et d’ailleurs)

Gwenael Breës, sur le blog de Médiapart, 6/4/20